Читать книгу Les misères d'un fonctionnaire chinois - Francisque Sarcey - Страница 11
ОглавлениеVIII
AFFREUSE CATASTROPHE
«Pauvreté n’est pas vice», disait-on à un philosophe. «C’est bien pis», répondit-il. Le jeune Fo-hi ne tarda pas à sentir bien douloureusement que ce philosophe n’était pas un sot. Il ne faisait pas cher vivre dans la bourgade où il représentait l’empereur; mais, si peu que lui coûtassent son logement et sa nourriture, ses appointements y passaient tout entiers. Il avait, par bonheur, une garde-robe bien fournie; il en prenait soin lui-même; et jamais vieille fille, recueillie par un cousin riche, ne brossa, ne plia, ne rangea et ne conserva ses affaires avec une plus sévère et plus méticuleuse attention. Son bel habit bleu, brodé d’argent, n’était point encore fané; il le revêtait dans les occasions solennelles: les coups de chapeau que lui valait ce costume quand il le promenait par la ville le payaient de ses chagrins: il oubliait pour un instant qu’il s’enfonçait peu à peu dans la plus horrible des misères, la misère en habit brodé. Il n’était pas de ceux qui voient sans rougir le visage d’un créancier au tournant d’une rue. Il avait le cœur aussi honnête que son esprit était borné. Il s’imposa pour vivre et pour soutenir son rang, sans faire tort à personne, les plus cruelles privations.
«C’est un moment à passer, se disait-il en trempant le matin pour son déjeuner un petit pain d’un sou dans un sou de lait. Mon dévouement sera, sans aucun doute, bientôt remarqué de mes chefs; j’obtiendrai un grade supérieur; j’aurai de plus forts appointements; je vivrai plus au large, et je serai payé alors de tous mes sacrifices.»
Une nouvelle inattendue lui fit bondir le cœur d’espérance et de joie: on annonça aux habitants de Pi-ho que le ministre des travaux publics, envoyé par l’empereur aux extrémités de la Chine, passerait dans leurs murs et s’y arrêterait quelques heures. Le jeune Fo-hi ne douta point qu’il ne dût être ce jour-là présenté à M. le ministre, complimenté par M. le ministre, et promu au poste qu’il avait si bien mérité. Il ne dormit pas durant les trois nuits qui précédèrent la visite de M. le ministre.
Et le ministre arriva grand train dans un carrosse tiré par quatre chevaux blancs, qui couraient toujours au galop. On avait, par ordre de l’administrateur en chef, semé de fleurs et de feuilles la route par où il devait passer. Il se trouva qu’une grosse branche d’arbre y fut jetée en même temps par inadvertance. Le cocher de M. le ministre ne. vit point l’obstacle: la voiture, emportée par le mouvement, fit un saut terrible, et M. le ministre, qui regardait innocemment à la portière, fut envoyé par la secousse droit sur un tas de cailloux, où il s’étala en personne comme s’il fût tombé sur un lit de plumes. C’était un des tas qui étaient sous la surveillance du jeune Fo-hi.
M. le ministre ne prit point le temps d’admirer l’art avec lequel ce tas de pierres était confectionné. Il se releva sanglant, mais digne. Au bruit de cette horrible chute, tout le village, qui l’attendait à vingt pas de là, poussa un cri et accourut. M. le ministre fit signe de la main qu’on demeurât tranquille; il écouta les cinq discours qu’on lui avait préparés, et y répondit avec un calme qui fut loué dans toutes les gazettes officielles. Il se rendit à l’hôtel de ville, et tous les fontionnaires furent admis à défiler devant son auguste visage; dont la grâce noble était encore rehaussée par un bel emplâtre de taffetas d’Angleterre. Ces mécréants d’Anglais fourrent leurs produits partout. Le jeune Fo-hi parut à son tour, se roidissant d’un air modeste et fier dans son habit bleu brodé d’argent. Quand il vint à passer, un haut fonctionnaire se pencha vers M. le ministre et le lui désigna d’un clin d’œil.
–Ah! monsieur Fo-h? dit le ministre.
–Oui, monsieur le ministre, répondit le jeune homme qui rougit jusqu’au deux oreilles.
–C’est bien, monsieur, vous aurez de mes nouvelles, reprit le ministre.
La nuit parut bien longue au jeune Fo-hi, qui fit, tout éveillé, des rêves plus bleus et plus brodés que son bel habit. Il fut mandé le lendemain matin chez l’administrateur en chef, et s’y rendit en toute hâte-
–Monsieur, lui dit l’administrateur en mettant la main dans son gilet par un geste excessivement digne, M. le ministre, qui est la générosité même, a bien voulu donner à vous et au public une nouvelle marque de sa grandeur d’âme: il ne vous destitue pas.
Le jeune Fo-hi fit un bond en arrière.
–Cette magnanimité vous étonne, je le vois bien, monsieur. J’avoue que c’est là un excès de bonté qui est vraiment inouï; mais enfin il vous pardonne.
–Eh! qu’ai-je donc fait? s’écria le pauvre Fo-hi.
M. l’administrateur laissa tomber avec stupéfaction sa main de son gilet, et enveloppant le jeune homme d’un regard indigné:
–Ce que vous avez fait? vous l’osez demander! La pierre qui a si grièvement blessé l’auguste joue de monsieur le ministre était tranchante et pointue. Or, le règlement porte que tous les cailloux doivent être arrondis avec soin; comment se fait-il?.
–Votre Excellence voudra bien m’excuser si je l’interromps, mais les règlements dont elle parle disent précisément le contraire.
–Voilà qui est plaisant! s’écria l’administrateur avec un ricanement amer. Vous me donnez un démenti! Vous avez une singulière idée des devoirs du fonctionnaire! Je viens de lire, monsieur, quelques-uns des rapports que vous nous adressez chaque jour; si vous vous occupiez de votre besogne, au lieu de faire des phrases, tout cela n’arriverait pas. Il s’agit de compter vos cailloux et non de citer du sanscrit.
–Ce n’était pas la peine alors de me le faire apprendre, grommela le jeune Fo-hi d’un ton profondément blessé.
–Qu’est-ce à dire? vous raisonnez, je crois. M. le ministre peut oublier une faute, si grave qu’elle soit; mais je ne puis, moi, laisser passer une impertinence. Je vous suspends de vos fonctions pour six semaines sans traitement. Allez, monsieur, et que cette leçon vous serve!